Partager l'article ! Cinématique de la ligne par Elsa Castang: Elsa Castang, Chercheur, Docteur es Sciences, 40 ans, auteur de plusieurs publications scientifiques, ...
Cinématique de la ligne
Du contrôle passif au contrôle actif
De la représentation du Jour d’après en 2010 à la construction d’un Nouveau monde en 2011, Anne Damesin contrôle la dynamique de la ligne et à travers elle, donne tout son sens à la notion de cinématique. D’abord fugitive en 2010, libre dans son mouvement, auto-adaptative, la ligne, audacieuse, indépendante, avance, s’étale, rétrécit et choisit sa trajectoire. Soumise aux seules contraintes imposées par le cadre qui l’enferme dans un espace spatial borné bidimensionnel, elle réagit avec violence en laissant apparaître des singularités, des bifurcations voire des non continuités, qui semblent refléter sa volonté de résister au cadre, sa difficulté à renoncer à son entière liberté. Au contraire, en 2011, la ligne s’arrête. Elle est statique et a vocation à créer un maillage. Mailler le domaine pour mieux le contrôler, mailler l’espace pour mieux le dominer. Le peintre est passé d’un mode de contrôle passif où il se laisse emporter par la ligne, à un mode de contrôle actif, où il utilise la ligne pour modéliser sa propre trajectoire.
Avant chaotique, de trajectoire inconnue a priori, la ligne est devenue régulière, structurée. Avant, hors de contrôle, ne laissant transparaître aucune vision à long terme, juste une proposition entre aujourd’hui et le jour d’après, la ligne est deve- nue repère. Elle seule indique le référentiel et rien n’est laissé au hasard. Grâce à la discrétisation, l’artiste s’approprie tout l’espace temps et rien n’échappe à son contrôle. Des lignes parallèles, droites, perpendiculaires. La solution de l’équation est là, cachée et il appartient à chacun de la déterminer. L’artiste met à disposition tous les schémas de résolution, un ordre rassurant. Le nouveau monde solution ne fait pas peur, il est présent et évident, s’impose à nous et nous englobe. A nous de le voir, de le comprendre et d’y inscrire notre chemin. Dans le tracé de la ligne, seule la distribution des couleurs reste aléatoire, symbole de l’absence de déterminisme dès lors qu’il s’agit d’appréhender l’avenir.
Quoi de plus flou, en effet, que l’inconnu ? Quel sens donner aux non confor-mités du maillage, sinon la difficulté de franchir les singularités ? Contre le filtrage implicite induit par le maillage, le peintre tente de lutter en raffinant localement les mailles. A nouveau, la ligne s’auto-adapte, mais les lignes multiples et ordonnées ne parviennent pas à cerner la tache. La tache s’étale et envahit tout le tableau, échappant à la représentation discrète proposée par l’auteur. C’est la vision du nouveau monde, libre, inconnu, imprévisible. Tout à construire, à deviner. Imaginer sans contrôler. Le tableau n’est plus qu’un support à toute créativité. Mailler l’espace, mailler le temps. Mais comment mailler la pensée ? Damesin rejoint Mondrian. La toile propose une solution : à partir de la ligne, horizontale ou verticale, elle fournit un mailleur virtuel pour modéliser notre nouveau monde. Je pense donc je suis. Je crée donc j’existe. Bienvenue dans le monde du 21ème.
Elsa Castaing